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Billet 2 : « J’ai dit : vous êtes tous des kami… »

Parcours d'une libertine 2.0 en quête d'érotiques solaires.


Partie I : quand sagesse ne rime pas avec tristesse !


Billet 1.2 « J’ai dit : vous êtes tous des kami… »


Dans le billet précédent : « Et si Platon nous contait fleurette », je retraçais ma liaison intellectuelle avec un certain Platon. Cette idylle avec l’antique lettré me révéla le mythe de l’Androgyne et la naissance de la folle histoire des rapprochements amoureux.


Aujourd’hui, je vous convie à un voyage qui nous élèvera vers les cieux, car je m’apprête à vous narrer ma relation avec une philosophie où nous serions tous, êtres humains, animaux, plantes, planctons et même bactéries, des dieux.


Une voie, et non une religion, venue d’un pays, d’une culture extrême-orientale dans laquelle mes petites cellules grises se sont immergées, cinq années durant.


Cette philosophie n’est pas jalouse, n’exige pas d’exclusivité de la part de ses adeptes, pas plus qu’elle n’oblige à renier les enseignements d’autres sages barbus ou encore de ceux dépourvus de pilosité faciale. Au contraire, elle représente poésie et harmonie.


Jouissive et libératoire, celle-ci m’a ouvert la porte vers de nouvelles perspectives, hors des traditions de la pensée occidentale. Elle est pour moi un des piliers de mon affirmation en tant qu’aimante égalitaire, pour des raisons qui me sont toutes personnelles et que vous allez découvrir dans ce qui va suivre. 


Êtes-vous prêts à arpenter en ma compagnie, un chemin céleste au pays du soleil levant ?


À l’aube de ma dernière année de lycée, l’idée de me lancer dans le grand bain du journalisme me titillait : observation, quête de vérité, échanges de concepts, un cocktail alléchant auquel je me sentais destinée.


Mais voilà, en plein sprint final du bac, j’eus un coup de foudre. Là, je pressens ce que vous allez dire : l’amour détourne les filles studieuses de leur destin. Eh, bien, étonnez-vous, je n’avais pas craqué pas pour un apollon aux yeux doux, non, pas plus que pour un prince charmant m’emmenant sur son cheval blanc au soleil couchant. Puisque l’objet de mon affection était, justement, le pays du soleil levant, brillant de mille feux, dans les années quatre-vingt-dix, par son passé ancestral entouré de mystère, ainsi que par sa résonance commerciale internationale. Un pays dont les habitants sont réputés pour se réveiller bien avant Phébus, et pour ne s’endormir que bien après. Ou l’esthétique n’est pas qu’une démarche artistique, mais bien une pratique incluse dans chaque pas du quotidien.


Et ce fut avec une ferveur quasi religieuse, baccalauréat en poche, que je franchis le seuil de l’auguste Institut des Langues et Civilisations Orientales, fondé par Colbert dont l’idée première était des plus prosaïques : tisser des liens marchands entre la France de Louis XIV et des contrées asiatiques alors jugées exotiques. Pour autant, son expectative de transactions fructueuses se doublait d’une vision que l’on pourrait qualifier de fraternaliste, au siècle des grandes découvertes et de la création des Premiers empires européens au-delà de notre Mare Nostrum[1]. Celle d’abattre les barrières du langage, sources premières de désunion entre les hommes depuis la destruction de la fameuse tour de Babel.


Outre les cours de langue, des professeurs originaires de ce petit pays par la taille, mais grand par son influence, m’abreuvèrent de courants philosophiques inconnus jusqu’alors. À ce stade de votre lecture, vous avez compris que c’est le Japon et sa culture qui m’avaient attirée dans leurs filets.


Au fil de mes années d’études, ma vision du monde, des gens, tout prit une inédite perspective. J’absorbais ces nouvelles conceptions avec l’enthousiasme d’une enfant.


Attention, l’apprentissage des kanji [2] s’apparente, au moins au départ, à s’enfourner, jour après jour, une belle noisette de wasabi dans le cerveau. Ça pique, mais c’est très stimulant. Ainsi, découvertes après découvertes, mois après mois, le voile de mes perceptions sociologiques, tissé par l’influence de la culture judéo-chrétienne, se déchirait. Une rencontre particulière me marqua à jamais.


Religion, ça rime souvent avec obligation, eh bien dans celle-ci, que nenni, mon ami ! Laissez-moi vous l’expliquer succinctement :


Le Shintoïsme imagine un monde où chaque brin d’herbe peut être un dieu (kami) et chaque ruisseau un sanctuaire. Dans cette vision, tout est connecté dans une grande ronde d’égalité cosmique où même le plus petit insecte a son mot à dire (même si c’est généralement juste « bzzz »).


Dans cette symphonie polythéiste et animiste, « Shinto » rime avec « promenade céleste », et les kami — ces illustres esprits — sont les musiciens qui donnent vie à l’orchestre de la nature. Ils ne sont pas des divinités intouchables, non, ce sont plutôt des âmes sœurs qui s’infiltrent dans chaque recoin de notre monde palpable, du plus grandiose au plus humble.


Les kami ne sont pas capricieux, tout l’inverse des habitants du mont Olympe. Ils incarnent la poésie d’un rocher ancien, la sagesse d’un vent qui murmure, et même la fécondité d’une terre qui promet récolte. Le Shintoïsme propose une valse respectueuse entre les mortels et l’immortel, une harmonie qui n’est pas basée sur la crainte d’une autorité supérieure.


Quant à la liberté de pensée, il s’agit d’un des grands luxes que vous découvrirez si vous vous y intéressez ! Pas de chape de plomb doctrinale qui vous serre le crâne, mais une souplesse d’esprit qui vous permet d’adopter ses principes sans avoir à jouer les contorsionnistes de la conscience.


Il est amusant, de rapprocher cette idée qu’en chacun réside la déité avec le psaume 86 de l’évangile selon Saint-Jean qui cite une des paroles de Jésus « J’ai dit, vous êtes des dieux, tous, des enfants du Très-Haut. »


https://jecherchedieu.ch/temoignages/jesus-jai-dit-vous-etes-des-dieux-evangile-selon-jean-9/


C’était juste un aparté. Vous en ferez ce que vous désirez, parenthèse refermée.


En résumé le Shintoïsme est une doctrine dont la rigidité est absente, où les déités sont vos potes et où la culpabilité n’a pas sa carte de membre. Un festival divin où chacun est libre de danser à son rythme, sans se faire piétiner les pieds par des règles par trop restrictives. Cependant « liberté » ne signifie en aucun cas agir « n’importe comment » sans moralité ni code d’honneur. 


Et que dit « la voie des dieux » du rôle des femmes ?


Dans le shintoïsme, on trouve autant de déesses que de dieux dans le panthéon céleste. Dans cette pensée composée, Amaterasu-ōmikami (la déesse du soleil) est souvent représentée comme une belle femme rayonnante de lumière, portant un miroir sacré, un bijou ou une épée, symboles de sa puissance et de son autorité. Elle n’est pas la femme de …elle se suffit à elle-même, l’archétype de la femme émancipée !


Et contrairement à ce que l’on pourrait présumer en regardant les films hollywoodiens où seuls les types se prénommant — au hasard, Tom — semblent avoir droit à leur katana, les femmes samouraïs ont bel et bien existé. Elles étaient appelées « onna-bugeisha » et maniaient l’épée avec autant d’élégance qu’une Geisha[3], du quartier de Gion à Kyoto, manipule son éventail.


Et croyez-moi, si je vous affirme que ces dames n’étaient pas là pour décorer les dojos [4] ; elles avaient leur mot à dire et leurs ennemis pouvaient attester — souvent post-mortem — de leur redoutable efficacité au combat.


Malgré leur nombre restreint, ces femmes de qualité, armées, ont bel et bien marqué l’époque féodale de l’archipel nippon. Leurs aventures, dignes des plus fabuleuses sagas, n’ont pas manqué de faire jaser dans les rizières. Elles ont été célébrées en chansons, immortalisées en vers et croquées sur papier avec une admiration qui frôlait la « fanmania ». Mais hélas, ces héroïnes de haut vol ont été un peu snobées par ces messieurs les historiens, qui petit à petit ont préféré les reléguer dans le tiroir des accessoires.


Croche-pattes célestes et patatras... le Japon s’éloigne de l’harmonie ancestrale.


Le Shintoïsme est une conception japonaise, native et antique, mais des idées venues d’ailleurs, de l’autre côté de la mer de Chine, débarquent avec des valises de préceptes confucianismes et bouddhismes qui, les siècles s’écoulant, chambouleront l’ordre du hit-parade des pensées tutélaires. 


Ces deux petites nouvelles arrivées coexistent avec l’endémique, tout au long de l’époque Heain (784-1185 apr. J.-C., correspondant plus ou moins à notre moyen-âge) et ce statu-quo se poursuit pendant les ères suivantes. Sans véritables conflits de préséance.


Oui, mais voilà, c’était trop beau pour perdurer, et dans un archipel qui transite de la période féodale, avec une multitude de modestes royaumes se faisant la guerre, à un Japon unifié sous l’égide d’un seul autocrate, les dirigeants jugèrent, probablement, plus aisé de gouverner avec une philosophie cadrée serrée, telle que le confucianisme.


Et c’est ainsi que la représentation sociétale des femmes se dégrada en raison même de la vision peu incline à mansuétude envers ce sexe inclus dans les des préceptes de Maître Kong (je vous jure que je n’ai pas inventé le nom chinois de ce king d’une doctrine politique et sociale [5] extrême-orientale) qui ne semblait pas porter dans son cœur la gent féminine, à l’instar de certains théologiens chrétiens, islamistes ou hébraïques.


De décennie en décennie, les femmes qui pouvaient être, dans la relative flexibilité de la voie des dieux, aussi bien reines du cosmos que guerrières, dégringolèrent de leur piédestal. Le confucianisme leur fit un croc-en-jambe, et le bouddhisme les relégua au rang de tentatrices, responsables de tous les maux des hommes, les accusant d’être des trouble-fêtes d’un sexe en quête de zénitude.


Ce processus n’est pas sans nous rappeler des pans de notre histoire occidentale dans lesquels les déesses matriarches des premiers âges de l’humanité cédèrent la place à « Un » dieu à barbe orgueilleuse. (Encore un poilu ! Je n’y peux rien !)


Quand Platon rencontre Amaterasu : fusion Gréco-Nipponne dans mes neurones.


Ce modèle d’iniquité dans la considération des genres perdure à l’heure actuelle : la société japonaise contemporaine n’est pas connue pour être un exemple à suivre en matière de considération paritaire, tant s’en faut. Pourtant, en explorant les traditions anciennes du Shintoïsme, nous découvrons que la divinité habite en chacun de nous. Il est possible d’atteindre une harmonie avec l’univers, où une force féminine équilibre la «virile», révélant notre complémentarité de genre et que nous pouvons relier, en quelque sorte, au mythe de l’androgyne.


Le Yin et le Yang du Tao chinois, me rétorquerez-vous ? En effet, on ne peut que le concevoir.


S’ajoute le principe que la vie n’est pas souffrance, douleur, expiation, et que l’on doit célébrer tous les instants qui nous sont accordés. Des pensées, avanceront certains, qui ne sont pas sans rappeler, sous certains rapports, celles des hédonistes et des épicuriens, j’en conviens.


Et voilà nous arrivons, presque au terme de cette balade au pays des Kami, et de la façon dont j’ai réussi à mixer dans mon assiette philosophique des olives (grecques, bien sûr) avec des sushis rutilants et divinement tentants au cours de mes années d’études en langues appliquées. J’ai pris, dans ma quête libertaire, ce qui m’attirait et laissé de côté le moins pertinent.


Vous me direz que c’est une drôle de recette ! Je vous rétorquerai qu’en cela j’ai suivi la formule des Japonais qui empilent les différentes religions et pensées philosophiques au sein de leur quotidien : confucianisme pour les affaires, shintoïste pour la vie privée et familiale, y ajoutant des touches de bouddhisme et pourquoi pas de christianisme. Ainsi et ce n’est qu’un exemple, un Japonais peut tout à fait être baptisé, se rendre à l’église le dimanche et assister le lendemain au Chichibu Yomatsuri [6], tout en menant une existence conforme aux enseignements confucianistes. La population de l’archipel, pourtant réputée rigide, est d’une étonnante souplesse en ce qui concerne l'association de préceptes cultuels qui, à première vue, sont antinomiques.


À propos de cohabitation, ce fut alors que j'abordais ma soutenance de maîtrise que je me mis en ménage, avec mon premier grand Amour, celui qui rime avec toujours, celui que je croyais chercher…


La passion fut aveugle, le mariage me rendit la vue. 


Au premier regard, il avait tout du samouraï charmant (non, il n’était pas japonais, mais se présentait comme un guerrier avec un code d’honneur, protecteur de la veuve et de l’orpheline), et se révéla être un véritable Barbe bleue, à l’usage. (Vous allez vous dire qu’Anarelle fait une fixette sur les poilus. Ben non, pas du tout, ce n’est pas ma faute, si l’on parle tant de pilosité lorsqu’on évoque les hommes).


Alors mon Gilles de Rais [7] ne m’a pas occise, sinon vous ne seriez pas en train de me lire. Cependant, j’ai bien construit ma propre prison, guidée par la foi qu’il était mon autre moitié, celle qui me complétait. En réalité, j’avais rencontré le proto « type » achevé du martien. Il me faisait parfois penser à Susanoo, le dieu des tempêtes dans le Shintoïsme, luttant contre sa sœur pour prendre le pouvoir et éteindre sa lumière.


J’avoue, sur ce coup-là, j’ai été longue à la « comprenette ». Ce n’est qu’au bout d’une petite paire de décennies (quand je vous dis longue, c’est vraiment longue !) que je décidais, en définitive, de prendre la poudre d’escampette sur mon beau destrier blanc (Ne croyez pas que je fabule, je suis réellement partie du domicile conjugal sur le dos de ma fidèle jument.).


À la recherche d’une nouvelle moitié… avec qui je pourrais m’assembler !


Le temps de rafistoler mes fissures — je ne suis pas de marbre — de descendre puis de remonter les vertigineuses marches des sept cercles du deuil, je repris ma quête pour trouver mon complément. Suis-je du genre pugnace ? Oui, totalement. Ce n’est pas parce que l’on s’est trompé d’objet qu’il ne faut plus retenter. Parfois, le courage consiste simplement à ne pas abandonner.


Post-rupture, je m’étais isolée dans ma grotte façon Amaterasu, par trop offusquée par une énième offense de son frère. Quelques mois plus tard, j’en sortis illuminée par les réflexions sur ce que devait être : une relation équilibrée et je comptais bien briller de mille feux, sans qu’un masculin vienne tenter d’éteindre ma flamme. [8]


Il me fallait juste trouver terrain fertile où les raisonnements seraient aussi éloignés que possible des traditionnelles conceptions des relations entre nos deux sexes. Un lieu où personne ne me soufflerait des idées que je n’avais pas choisi d’inviter à ma table mentale. En quelque sorte une cour de récréation du corps et de l’âme, sans gendarme de la pensée ni Susanoo macho !


En somme, animée par ma quête intérieure j’aspirais à atteindre mon Takamagahara[1] personnel : je l’imaginais tel un sanctuaire égalitaire, où ma féminité pourrait s'exprimer pleinement et sans entraves en une concorde mélodieuse avec d'autres kami (des âmes émancipées et épicuriennes).

 

Prospectant de-ci, de-là, sur la toile, un nouvel univers attira ma curiosité et ma soif d’interaction humaine, d’épanouissement intellectuel et charnel.

 

Je m'apprêtais à poser mes escarpins dans un territoire inconnu qui ...



LA SUITE DU PARCOURS D’UNE LIBERTINE 2.0 EN QUÊTE D’ÉROTIQUES SOLAIRES, JEUDI PROCHAIN



LlRE L'ARTICLE PRÉCÉDENT

 

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Pour aller plus loin, quelques sources :


https://www.kanpai.fr/societe-japonaise/principales-divinites-shintoisme

https://japanization.org/portrait-de-ces-rares-femmes-samourai/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Gilles_de_Rais

 


Références :


[1] Nom donné par les Romains à la mer méditerranée

[2] Principaux signes de l’écriture japonaise. Idéogrammes.

[3] Ce terme est composé de deux kanji accolés signifiant femme et art.

[4] Salle d’enseignement des arts martiaux.

[5] Plus couramment appelé Confucius.

[6] Le Chichibu Yomatsuri, également connu sous le nom de Festival de nuit de Chichibu, est un événement grandiose qui se déroule au sanctuaire de Chichibu, dans la préfecture de Saitama, au Japon

[7] Compagnon de Jeanne d’Arc, il aurait inspiré Charles Perrault pour l’écriture de son conte Barbe bleue.

[8] La légende d’Amaterasu et Susanoo : Dans la mythologie japonaise, Amaterasu et Susanoo sont frère et sœur. Leur relation tumultueuse est marquée par des conflits, des transgressions et des réconciliations. Amaterasu se retire dans une grotte après que Susanoo ait abusé, une fois encore de sa bonté, plongeant le monde dans l’obscurité. Finalement, il est puni et exilé, et la lumière est restaurée lorsque la déesse du soleil émerge de sa cachette, après maintes offrandes et sollicitations. Cette légende peut être envisagée comme l’allégorie d’une femme cherchant son complément, qui après une séparation peut vivre une période sombre et introspective. Cependant, avec le temps, elle peut renaître et rétablir la flamme dans sa vie. En somme, ce conte mythologique peut symboliser les moments de conflit, de nécessaires réflexions afin de rétablir amour propre et liberté.

[9] littéralement en japonais : la plaine des dieux